fleurs

A chaque fois, la même chose. Cela me rassure un peu bien sûr, car je sais d'expérience que cela a une fin, qu'un apaisement est au bout du chemin, mais cela m'effraie aussi, de voir revenir ces moments terribles, comme une fatalité, non, pas encore ! Je sais maintenant que la descente est rude, elle est raide, elle fait mal, elle me brise et me blesse, et avec moi ceux qui m'entourent, je peux compter les cicatrices, et je sais déjà qu'il y en aura d'autres, et cette régularité me met en colère.

Les sorties sont terrifiantes, m'extraire du cocon de la maison est tellement angoissant, je ne veux voir personne, je baisse les yeux, je veux disparaître, qu'on ne me remarque pas, qu'on ne m'approche pas, qu'on ne me demande surtout pas si ça va, je ne sais pas mentir, je ne peux pas dissimuler, j'ai essayé, inventé des rhumes qui font pleurer les yeux, des virus si contagieux que je ne peux m'approcher, n'importe quoi, je me promène avec mon grand bébé dans mes bras tout collé pour cacher mes larmes, comme une barrière, une protection, et j'ai honte pour cela. Honte de lui infliger cette mère qui ne va pas bien, honte de me cacher derrière lui.
Et en même temps, ou juste après, je m'inquiète d'être devenue transparente, je pleure d'être abandonnée. Ne me regardez pas ! mais ne m'ignorez pas... Ne me parlez pas, mais ne m'oubliez pas s'il vous plaît... Ne me demandez rien, je ne suis capable de rien de bien... mais pourriez-vous faire comme si ? Pendant des jours, je me cache, j'évite ceux qui me connaissent, qui cherchent mon sourire habituel, celui qui a disparu de mon visage figé et que j'ai peur de ne plus jamais savoir former.

Ces quelques jours qui me semblent si longs, ne sont rien que quelques jours pour le reste du monde. L'éternité de ma douleur ne dure en réalité que bien peu. Je connais le cap terrible des quinze jours. Des crises tous les jours, pendant quinze jours, c'est le signe que c'est grave, sérieux, durable, signe que je retombe dedans, dans la détresse avec un grand D.
Que c'est long quinze jours ! Quinze jours de larmes, de crises d'angoisse, d'envies de rien, de peur de tout, de culpabilité et de fatigue. L'épuisement nerveux est une torture. Le corps meurti, contracté sans répit, l'esprit sans repos, qui tourne en boucle à ressasser les idées noires, et tout ce temps perdu, les journées pour rien, les projets annulés, rien que de la survie, un jour après l'autre, en attendant le calme, en désespérant de le voir revenir.

Je compte les jours, je note mentalement la fréquence des crises, si je tiens encore quelques heures alors ce n'est pas grave, et si je tiens jusqu'à demain alors ce n'est pas grave, ce n'est pas grave, ce n'est pas grave...